2023
Le mage et le forgeron
« Dans tout l’univers, ne reste immuable que l’esprit »
Anton Tchékhov (La Mouette)
L'on oppose d'ordinaire le son de la science à celui de la vie. A l'une, le cliquetis ou le lent vrombissement des moteurs, à l'autre, le glouglou des eaux chargées de plancton. Notre sang pulse tandis que le ventilateur ronronne dans l'air chaud de l'après-midi. La vie jaillit ou s'écoule tandis que les mécanismes tournent et s'articulent. Jusqu'aux trépidations du cœur de l'astronaute qui se détachent, comme par contraste, du son infime des espaces infinis qu'il traverse, pourtant réputés silencieux. Si son aorte gicle, le cosmos, lui, émet un son sec et continu, implacable comme un compte à rebours, fragilité contre éternité, sève contre vertige.
Or, écouter la dernière création de Thomas Moesl c'est évoluer sans cesse d'un monde sonore à l'autre, faisant fi de ces frontières culturelles plus ou moins imposées à notre conscience. L'on n'écoute pas seulement, l’on voyage.
A y prendre garde, l’on reconnaîtra les deux passions du jeune créateur, celle qui confine à la mystique de la Création du monde et celle qui laisse se déployer la science assumant alors sa part de merveilleux. Car le secret que nous livre ici Thomas Moesl est sans doute celui que Stephen Hawking ou Lionel Salem exprimaient à la suite du grand Bachelard : au tout début des sphères naît l'embryon de la vie. Calculs et miracles sont liés, la nébuleuse gazeuse prédispose les mondes à laisser être.
C'est ce son-là, exactement celui-là qui nous est délivré, qui, de la mathesis laisse se déployer le biologique. Aussi, ce que l’on découvre dans ce travail sonore doit-il autant au calcul qu'à l'incantation , aux essais de chercheurs patentés qu’à ceux des chamans un peu fou. Et nous, de nous laisser emporter ainsi de rituels en démonstration, de transes en découvertes. Il conviendrait en fait, d’oser écouter ces morceaux avec un son très, très, bas, tout doucement, comme dans le crépuscule d’une raison adoucie ; puis, d’assumer de reprendre la même écoute, cette fois à pleine puissance, à faire trembler nos fenêtres, à nous bousculer d’astres en cataractes, dans l’extase d’un Univers prompt à nous volatiliser, à nous vaporiser dans sa respiration fondamentale. Le miracle opère ici car il s’agit bien pourtant de la même musique mais comme mise au service de niveaux de conscience éminemment différents. Seules de très rares âmes éclairées permettent qu'on relie dans un même respect l'homme-médecine du Baïkal et l’astrophysicien du mont Palomar. En ce sens cette écoute nous apaise et nous exalte autant qu’elle nous initie à l'embrassade des postures sorcières et scientifiques, qui dessine la seule voie possible du savoir comme du salut.
Aux tréfonds de nous, nous le savons bien, la musique des sphères des Pythagoriciens rejoint dans cette prescience inouïe, propre aux Grecs, les calculs les plus sophistiqués des ouïes d’Arecibo, ou comme la Monadologie de Leibnitz qui peut se lire, et en un même mouvement, comme une cosmologie et une esthétique. Enveloppés dans une telle expérience sonore l'on ne peut que songer à la couverture de survie sur laquelle Thomas avait gravé des calculs et des glyphes anciens mi-savants mi-initiés dont nous cherchions à nous revêtir comme l'on se serait parés d'un talisman.
Recouverts par ces sons, certes, mais surtout protégés des fanfares de la soldatesque et des mots d'ordres idéologiques pour que se disent peut-être enfin le souffle contrasté de l'univers. Distraits jusqu’à la concentration la plus extrême, réfléchis comme dans une transe nous nous laissons emporter dans ces bruissements organiques comme dans les accords ours de je ne sais quelle voute céleste .Tantôt immergé dans un bain naturiste tantôt précipité dans un espace sans repère ces sons nous font vivre avec intensité et avec douceur la complexité d’un monde physique que nous ne découvrons jamais qu’à proportion qu’il nous interroge. Il est terrible pour le philosophe et son écriture de forgeron de tenter sur son enclume de rendre raison d’une telle œuvre, de souligner pesamment ce qui par définition devrait nous échapper pour mieux nous convaincre, que peut Vulcain face au pouvoir du son du joueur de flute de la fable allemande ? Il est fait comme un rat.
Ainsi donc laissons dans l’assonance magique (laissons les sons) s’opérer notre conversion prions que nos mots soient de peu de poids ils auront peut-être alors une chance de s’envoler au-dessus de nos têtes. Ballons sondes ou rêves peu importe les deux composent la singulière partition de Ears Wide Shut.
Que nos oreilles se ferment aux bruits imposés elles sauront alors entendre le chant du monde.
Texte de Laurent Devèze





