Thomas Moësl

Thomas Moesl, la coquille et l’envol

“Peut-être n’existons-nous que dans la mémoire d’une personne qui a disparu”.

On ne saurait mesurer l’influence du film d’animation de Mamoru Oshii L’Oeuf de l’ange, sorti en 1985, sur des générations d’artistes. L’univers dévasté qu’il dépeint tout à la fois jonché de ruines et de références, tant aux racines du christianisme qu’au surréalisme de Dali hante la culture vidéo-ludique et comme par ricochet Thomas Moesl qui matérialise, en reprenant ce titre même un ange avec ses ailes taillées dans des couvertures de survie et un oeuf soufflé dans du verre. Loin de proposer une illustration, l’artiste cherche à retrouver du vertige métaphysique de cette œuvre séminale. La figure de l’ange, que l’on retrouve encore dans une forme fossile évoque un temps ancien, celui d’une annonce périmée, d’un espoir ou d’un avertissement depuis longtemps advenu. Le messager est le message. Peut-être certains se souviendront d’un temps du vol, verront un témoignage d’une ère désespérément humaine. L’artiste transpose le mystère dans un espace cerné par la musique avec Genius Loci, le génie du lieu et marque le passage. Les sons venus de la gueule de gargouilles en céramiques posés à différents endroits du sol proposent une forme de communion. Là où les différentes œuvres de Thomas Moesl jouent d’une esthétique du fragment, l’ogive qui tient pour le gothique par exemple dans la peinture Brush Soul, les ailes de chauve souris qui tiennent pour la nuit dans Zotz, le son comme la lumière sont utilisés pour réunir, relier. L’artiste ne cache pas son attrait pour ce qui relève encore aujourd’hui à l’ère de l’intelligence artificielle du mystique, il traduit dans l’espace des souvenirs du sacré en Occident.

Henri Guette

69éme Salon de Montrouge présentation de Thomas Moësl par Henri van Melles

Installé à Roubaix, où il vit et travaille dans un ancien monastère de sœurs Clarisses, Thomas Moësl développe une œuvre dont l’ascèse radicale façonne chaque geste. Accompagné par La Malterie art visuel (Lille), il construit un travail exigeant où le son, la sculpture et la céramique s’entrelacent pour composer une véritable cosmologie perceptive. Sa posture, d’une sévérité presque monastique, confère à sa démarche une intensité rare : il y articule l’ascèse du chercheur et la vision du mystique, dans un dialogue constant entre science et incantation, rationalité et rituel.

Formé à l’ISBA de Besançon, Moësl conçoit des environnements immersifs où la vibration sonore devient matière. Ses installations, de Vita Contemplativa à Zone blanche, de Genesis II.0 à Ornement, toy et lien divin plongent le spectateur dans des expériences qui convoquent aussi bien le corps que l’imaginaire. Ici, le son ne se réduit pas à l’audition : il construit un espace, modèle un rapport au temps, transforme la perception en état de conscience. La céramique occupe une place essentielle dans cette recherche. Utilisée comme résonateur, amplificateur ou module sonore, elle s’impose aussi comme objet plastique, rituel et sculptural. Par ce double statut fonctionnel et esthétique, la terre façonnée devient partenaire du son, matérialisant le lien entre la densité du matériau et l’immatérialité des vibrations.

L’univers de Moësl s’ancre également dans une filiation stylistique précise : le gothique et l’art décoratif. Dans ses dispositifs, on retrouve l’écho des architectures verticales, des structures en réseau, des systèmes d’ornementation qui renvoient à l’assemblage minutieux de motifs. Cette dimension formelle ne se limite pas à une citation esthétique : elle sert à penser la manière dont le son et la matière se déploient comme des architectures invisibles, faites de strates et de résonances.

Parallèlement, il appartient à une génération d’artistes post-internet. Ses œuvres s’inscrivent dans un contexte marqué par la circulation permanente des images et des sons sur les réseaux sociaux, et par l’hybridation des modes de réception. Moësl articule cette logique numérique avec des expériences physiques et immersives : ce double ancrage lui permet de relier la culture en ligne à des formes perceptibles dans l’espace, de prolonger la diffusion digitale par des dispositifs incarnés. Ses résidences et collaboration de Dunkerque à Paris, de Besançon à Roubaix montrent sa volonté de créer des espaces partagés, collectifs, mais toujours traversés par la rigueur radicale qui le caractérise. Cette tension féconde entre austérité et ouverture, entre retrait et immersion, fonde l’originalité de sa démarche.

L’œuvre de Thomas Moësl relie ainsi le spéculatif et l’organique, le gothique et l’ultra-contemporain, la matérialité de la céramique et l’immatérialité du son. Elle esquisse une cartographie des perceptions où l’art devient cosmologie vécue : un monde de résonances qui interroge nos certitudes et ouvre l’imaginaire.

HORROR VACUI

Dans sa définition la plus étendue, la musique est chargée de rendre accessible une légion de sons, apte à se déployer dans un espace territorialement circonscrit par son acoustique. Loin de l’âpreté obstinée de son caractère expérimental, de la constance ambiante de ses nappes sonores ou même de l’image de ses représentants noisiciens en pleine bataille contre leurs machines (David Novak, Japanoise: Music at the Edge of Circulation, Duke University Press, 2013, p. 159. Trad. Catherine Guesde, Noise et Nostalgie, Audimat, 2020), l’expérimentation musicale nous a permis de comprendre que les notions liées à la physicalité de l’espace sonore sont également liées à la nature de l’espace; à sa vocation. Non sans déplaire aux puristes, l’espace de l’église apporte un tout autre discours sur la musique, allant de la réverbération liée à son architecture à la quête du mythifiée et du mystifiant mené par le musicien, cherchant à traduire la bénédiction d’un lieu par les émotions. De l’autel au parvis, une note se pose sur une autre, les succession de mots s’ingèrent et s’estompent, le silence tarde à résonner. Du parvis à l’autel, l’espace est comblé par le son, envahit par le bruit, Horror Vacui. Dans la chapelle Sainte Trinité du monastère des Clarisses, l’association Ouros nous convie à une expérience sonore privilégiant l’accointance entre le public et les musiciens, jumelé à l’atmosphère d’un monument unique. Mettant en lumière les musiques noise et expérimentales, Horror Vacui est un événement sonore qui présente les pratiques et les performances musicales de 5 artistes, agrémentant l’espace de la chapelle par un cohue de sonorités allant du bourdon ambiant à des murs de sons ardus. Au commencement, Alex Didier nous invite à parcourir un dispositif poético-bruitiste dans lequel ses sons ambiants transcendent l’écoute. De suite, Victor Villafagne, artisan de l’invisible, invoque les notions de la perception de la musique et son rapport avec l’humain dans son Phantom Music. Christophe Vaubourg manie le vacarme en explorant les sondes de ses structures sonores les plus fantasques dans son projet Radiation, tandis que Clairière, projet de Dungeon Synth, convoque sa voix et ses instruments lors d’une pérégrination dans un monde de sword and sorcery. Présentant un sacre de fin, Thomas Moësl, dans sa posture de chaman, nous incite à nous mouvoir dans plusieurs mondes sonores différents, enclenchant une vibration bourdonnante de l’espace matériel avec ses synthés modulaires. Outre l’exclamation mise sur l’expérimentation musicale, Horror Vacui forge un lien entre les artistes et les spectateurs à travers une célébration de l’écoute par la contemplation et de la contemplation par l’écoute. Texte de Ala Chérif

Le mage et le forgeron

« Dans tout l’univers, ne reste immuable que l’esprit »
Anton Tchékhov (La Mouette)

L'on oppose d'ordinaire le son de la science à celui de la vie. A l'une, le cliquetis ou le lent vrombissement des moteurs, à l'autre, le glouglou des eaux chargées de plancton. Notre sang pulse tandis que le ventilateur ronronne dans l'air chaud de l'après-midi. La vie jaillit ou s'écoule tandis que les mécanismes tournent et s'articulent. Jusqu'aux trépidations du cœur de l'astronaute qui se détachent, comme par contraste, du son infime des espaces infinis qu'il traverse, pourtant réputés silencieux. Si son aorte gicle, le cosmos, lui, émet un son sec et continu, implacable comme un compte à rebours, fragilité contre éternité, sève contre vertige.

Or, écouter la dernière création de Thomas Moesl c'est évoluer sans cesse d'un monde sonore à l'autre, faisant fi de ces frontières culturelles plus ou moins imposées à notre conscience. L'on n'écoute pas seulement, l’on voyage.
A y prendre garde, l’on reconnaîtra les deux passions du jeune créateur, celle qui confine à la mystique de la Création du monde et celle qui laisse se déployer la science assumant alors sa part de merveilleux. Car le secret que nous livre ici Thomas Moesl est sans doute celui que Stephen Hawking ou Lionel Salem exprimaient à la suite du grand Bachelard : au tout début des sphères naît l'embryon de la vie. Calculs et miracles sont liés, la nébuleuse gazeuse prédispose les mondes à laisser être.

C'est ce son-là, exactement celui-là qui nous est délivré, qui, de la mathesis laisse se déployer le biologique. Aussi, ce que l’on découvre dans ce travail sonore doit-il autant au calcul qu'à l'incantation , aux essais de chercheurs patentés qu’à ceux des chamans un peu fou. Et nous, de nous laisser emporter ainsi de rituels en démonstration, de transes en découvertes. Il conviendrait en fait, d’oser écouter ces morceaux avec un son très, très, bas, tout doucement, comme dans le crépuscule d’une raison adoucie ; puis, d’assumer de reprendre la même écoute, cette fois à pleine puissance, à faire trembler nos fenêtres, à nous bousculer d’astres en cataractes, dans l’extase d’un Univers prompt à nous volatiliser, à nous vaporiser dans sa respiration fondamentale. Le miracle opère ici car il s’agit bien pourtant de la même musique mais comme mise au service de niveaux de conscience éminemment différents. Seules de très rares âmes éclairées permettent qu'on relie dans un même respect l'homme-médecine du Baïkal et l’astrophysicien du mont Palomar. En ce sens cette écoute nous apaise et nous exalte autant qu’elle nous initie à l'embrassade des postures sorcières et scientifiques, qui dessine la seule voie possible du savoir comme du salut.
Aux tréfonds de nous, nous le savons bien, la musique des sphères des Pythagoriciens rejoint dans cette prescience inouïe, propre aux Grecs, les calculs les plus sophistiqués des ouïes d’Arecibo, ou comme la Monadologie de Leibnitz qui peut se lire, et en un même mouvement, comme une cosmologie et une esthétique. Enveloppés dans une telle expérience sonore l'on ne peut que songer à la couverture de survie sur laquelle Thomas avait gravé des calculs et des glyphes anciens mi-savants mi-initiés dont nous cherchions à nous revêtir comme l'on se serait parés d'un talisman.

Recouverts par ces sons, certes, mais surtout protégés des fanfares de la soldatesque et des mots d'ordres idéologiques pour que se disent peut-être enfin le souffle contrasté de l'univers. Distraits jusqu’à la concentration la plus extrême, réfléchis comme dans une transe nous nous laissons emporter dans ces bruissements organiques comme dans les accords ours de je ne sais quelle voute céleste .Tantôt immergé dans un bain naturiste tantôt précipité dans un espace sans repère ces sons nous font vivre avec intensité et avec douceur la complexité d’un monde physique que nous ne découvrons jamais qu’à proportion qu’il nous interroge. Il est terrible pour le philosophe et son écriture de forgeron de tenter sur son enclume de rendre raison d’une telle œuvre, de souligner pesamment ce qui par définition devrait nous échapper pour mieux nous convaincre, que peut Vulcain face au pouvoir du son du joueur de flute de la fable allemande ? Il est fait comme un rat.
Ainsi donc laissons dans l’assonance magique (laissons les sons) s’opérer notre conversion prions que nos mots soient de peu de poids ils auront peut-être alors une chance de s’envoler au-dessus de nos têtes. Ballons sondes ou rêves peu importe les deux composent la singulière partition de Ears Wide Shut.

Que nos oreilles se ferment aux bruits imposés elles sauront alors entendre le chant du monde.

Texte de Laurent Devèze

Peine Capital

Savez-vous pourquoi si, par mégarde, il vous arrivait de retourner le pain sur la table, quelqu’un s’emprésserait alors de le remettre à l’endroit en vous sermonnant : « Ne retourne jamais le pain ! Ça porte malheur. »

L’histoire est pourtant assez simple. Elle remonte au moyen-âge et perdure bien après.
À l’heure du marché après avoir acheté votre pain et vos trois poireaux, il paraissait tout à fait sympathique d’aller assister à quelques exécutions sur la place publique. Le pauvre bourreau qui quant à lui était bien occupé à faire rouler des têtes n’a pas eu le temps de passer chez le boulanger.
C’est pourquoi chaque matin celui-ci retournait un pain afin de ne pas oublier qu’il était réservé au faiseur de cadavres qui viendra le chercher après son travail matinal.
Dans l’œuvre de Thomas Moël, le temps est suspendu, la guillotine, immobile, semble attendre que l’on vienne l’actionner. Peut-être attendra t’elle encore longtemps, le bourreau trop impatient étant parti chercher son pain avant que le boulanger n'ait le temps de le retourner.

Texte de Joris Creuze

Cartels, pour une autobiographie de la collection

Laurent Devéze co-édité Vision Forum et Hamadryades